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La Lettre de Jaurès

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Blog des socialistes de GAUCHY Aisne


Chronique du Royaume : La cacophonie des tabous

Publié par jean luc sur 27 Septembre 2007, 16:25pm

Catégories : #Editorial

Chronique du Royaume 

"Etat en situation de faillite", "plan de rigueur pour la fonction publique", "TVA sociale", etc. Julien Cros dresse la liste des mots que les ministres en mal de reconnaissance apprenent à ne plus prononcer et analyse finement le phénomène.

faillite-france.jpgY a-t-il quelque chose de pourri au sein du gouvernement ? Comment se fait-il que, depuis un mois, chaque fois qu'un ministre s'exprime en place publique, un secrétaire ou un autre ministre, sortant brusquement du domaine où il est assigné, se dépêche de rectifier, de démentir, de faire valoir une opinion toute contraire ? « L'important, disait récemment François Fillon pour refuser toute polémique, ce ne sont pas les mots, mais la réalité ». Pourtant, si nous avons des yeux pour voir la réalité, des oreilles pour l'entendre, un nez pour la sentir et des doigts pour la toucher, les mots seuls permettent de l'exprimer, de la décrire. Qui n'a pas les mots pour le dire n'a aucune prise sur le réel.
 

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Or, ce que le gouvernement nous donne à voir et à entendre depuis un mois, cela porte un nom : la cacophonie, soit un méchant son, un assemblage désagréable de bruits, une sorte de borborygme communicationnel qui rend le discours du gouvernement inintelligible et perd le citoyen quant à sa vision de la France et de la voie qu'elle doit emprunter. Dernier exemple en date, et pas le moins spectaculaire, de cette dysharmonie langagière, ce que nous appellerons l'incident Fillon. En ce vendredi 21 septembre 2007, le premier ministre visitait la Corse. Habitués à se comporter en clients à la romaine d'un État patron à la romaine, les éleveurs insulaires sollicitèrent auprès de leur hôte des aides supplémentaires. Il refusa, et voulut se justifier : « je suis à la tête d'un État en situation de faillite. » En ces temps où les médias s'affolent d'un rien, il arrive qu'une phrase claire et simple, prononcée en toute franchise avec ce sérieux un peu naïf dont se pare l'intime conviction, suscite une polémique que son auteur n'attendait pas. Il en fut ainsi de cette formule, et la presse ricana. L'euphorie goguenarde déplut en haut lieu, pour ne pas dire à l'Élysée, et dès dimanche, le sous-ministre de permanence médiatique, un certain Jouyet, voulut nuancer : « faillite, le mot est trop fort » pour finalement lui donner un autre sens, arguant que son chef voulait appliquer « un électrochoc à des fins pédagogiques ». Quoi que l'on pense de cette sortie et de son auteur, reconnaissons à François Fillon qu'il a des convictions. Il faut en avoir pour refuser de laisser ses propos dévoyés par d'autres, pour refuser de traiter les Français à grands renforts d'électrochocs pédagogiques, comme s'il s'agissait de schizophrènes ou de mélancoliques. Il refuse, et ne recule que d'un pas, parlant dès lors d'un « État dans une situation critique ». Fort heureusement pour un gouvernement qui prétend diriger la France comme une entreprise, ce remue-ménage n'a eu aucune conséquence sur les marchés boursiers, et personne ne s'est inquiété des emprunts contractés par l'État. Ce manque de réaction dit assez le peu de cas que l'on fait du Premier ministre... aussi on s'interroge, car rectificatifs et attaques continuent de pleuvoir du propre camp de Fillon, du sein même de son gouvernement. Le jeudi 20 septembre, sur l'ORTFORTF.jpg

un instant rétablie, Nicolas Sarkozy déclarait « travailler main dans la main avec son premier ministre », ajoutant, ultime caresse, « nous sommes interchangeables ». Dans un cas si manifeste d'entente cordiale, pourquoi tant de violence ? Le cas n'est pas isolé. Hervé Morin, lassé par trop de discrétion, a cru bon déclarer le Rafale inexportable, le voilà aussitôt haché menu par les conseillers de Nicolas Sarkozy et renvoyé dans l'ombre qu'il n'aurait jamais dû quitter.
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Christine Lagarde ne s'en remet pas. Elle a parlé d'un « plan de rigueur pour la fonction publique » et la voilà désignée à l'opprobre générale, à croire qu'un ministre des Finances ne doit pas faire preuve de rigueur, mais demeurer ce qu'il est depuis trop longtemps, une sorte de Comte des Largesses Sacrées qui endort les Français à grands coups de subventions, subventions qu'ils payeront, mais plus tard... Le pire vient de ce que ces attaques, le plus souvent, émanent d'autres ministres, voire de leur secrétaire d'État.lagarde.jpg
 


On cherche un gouvernement, mais il n'y a pas de gouvernement. Il n'y a pas plus de premier ministre. Comment pourrait-il y en avoir un ? Comment François Fillon, en chef d'orchestre, pourrait-il faire jouer à ses subordonnés une symphonie politique - car il est des symphonies politiques, même à droite - quand ses instrumentistes reçoivent leurs directives de l'Élysée, quand à la première remontrance qu'il adresse aux solistes, ceux-ci, telle Rama Yade, lui rétorquent qu'ils ont le soutien du président ? Pourquoi les uns ont-ils droit aux louanges, tandis que les autres sont renvoyés à leurs ordres de mission ? Au cours de la campagne présidentielle, et depuis lors, le président de la République, Nicolas Sarkozy, n'a eu de cesse de promettre la levée des tabous, la rupture d'avec les interdits qui paralysent la vie politique française. Ce que découvrent nos ministres, c'est qu'il existe encore des tabous. Les respecter, c'est assurément s'attirer les faveurs de l'Élysée, les violer, c'est endurer ses foudres. C'est le début d'un esprit de cour, où chacun cherche le sens du vent et s'y soumet jour après jour. Le malheur, c'est qu'il est difficile de les connaître, ces tabous, avant de s'y être frotté. Hervé Morin, Christine Lagarde, mais aussi Borloo, et surtout Fillon, découvrent qu'en France, dans la France de la rupture, il est des mots qu'on ne peut pas prononcer, rigueur et faillite, nucléaire et développement durable, OGM, TVA sociale, et j'en passe.rigueur.jpg
 

Ils les découvrent vite, mais toujours trop tard, sinon par la voix des ministres leurs collègues, soucieux de conserver leur poste, par celle d'un président qui parle autant que l'ensemble du gouvernement et occupe d'une semaine l'autre jusqu'à 27 % du temps d'antenne des journaux télévisés. 


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Ces tabous, ils évoluent, bien sûr, non selon des convictions, mais au fil des sondages. C'est à croire que les ministres sont envoyés en éclaireurs, que leurs déclarations ne sont que des sondes destinées à explorer l'opinion publique et à éviter au président de heurter un écueil. Les ministres peuvent couler, le président reste au sec et nous pouvons nous demander si nous sommes gouvernés, ou si le président ne gouverne que pour lui-même, afin de se conserver à l'abri des tempêtes. Pour ce qui est de la cacophonie, elle l'arrange encore, car la seule voix claire, la voix que le peuple perçoit au-dessus de la mêlée, reste celle de son président, et nul, parmi les siens, ne peut lui disputer la première place, ni aucune autre. 


Julien Cros

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